La Lettre de l’Association Parole Bégaiement est la revue éditée par l’association à destination des ses adhérents. À travers cette publication, l’APB partage les évènements de la vie de l’association, les avancées de la recherche, des témoignages de spécialistes, de personnes qui bégaient et de parents, ainsi que l’actualité du bégaiement et du bredouillement.
Nous vous proposons ci-dessous un extrait de la Lettre de l’APB n°93, édité en mars 2026, que nous espérons aussi enrichissant qu’inspirant.

Nous vous souhaitons une excellente lecture !

Delphine Darque et Marie Parolini sont orthophonistes. Elles exercent en libéral, Marie à Blois et Delphine à Cheval Blanc, près de Cavaillon, principalement avec de personnes concernées par le bégaiement, enfant, adolescents et adultes, en travail individuel ou en groupe. Toutes deux participent à la formation des étudiants et des orthophonistes, dans le domaine du bégaiement. Delphine est déléguée départementale de l’APB et membre du conseil d’administration, elle a participé à la rédaction de la fiche « Quand la parole n’est pas fluide », Petit manuel du grand oral (Magnard). Marie a traduit de l’anglais « Le bégaiement et son traitement en 11 leçons de Mark Onslow » et propose une veille scientifique à destination des orthophonistes. Elles ont travaillé ensemble à la rédaction de l’ouvrage «Prendre en soins un patient pour un bégaiement ou un bredouillement », publié en mai 2026 aux éditions De Boeck Supérieur.

Historique de la notion d’acceptation en Occident, dans le champ du bégaiement

 

Le terme d’acceptation dérive du verbe accepter (du latin acceptare), qui signifie dès 1250 “consentir à, recevoir”, puis à partir de la fin du XVIe siècle “juger en faisant entrer en ligne de compte la qualité de la personne” (Trésor de la Langue Française Informatisé).

Dans une perspective clinique actuelle, on peut envisager l’articulation entre acceptation, bégaiement et orthophonie comme étant double : elle concerne d’abord le cheminement de la personne qui bégaie vis-à-vis de ses propres représentations et éventuelles stigmatisations relatives au bégaiement. Elle renvoie aussi à l’accompagnement que peut proposer l’orthophoniste face à ce cheminement. Elle en est le témoin privilégié lorsque la personne qui bégaie s’engage dans un suivi orthophonique et devient alors “patient”.

 

Quelle évolution de la notion d’acceptation dans le cadre des thérapies du bégaiement ?

 

Le terme “acceptation” est, à travers la littérature, utilisé et intégré aux thérapies en bégaiement avec des objectifs variés mais peut aussi revêtir des connotations très différentes. L’acceptation peut sous-entendre une forme de résignation, d’abandon ou encore une attitude particulière d’ouverture face à l’expérience de l’instant (Everard & Cheasman, 2023).


En 1934, Bryng Bryngelson (cité par son élève Van Riper dans son ouvrage de 1953, (Van Riper, 1953)) détaille sa conception de ce qu’il est le premier à appeler “bégaiement volontaire”. Selon lui, le mérite le plus important de cette pratique, qui consiste à répéter clairement et distinctement le premier son de chaque mot, est de permettre à la personne qui bégaie de se débarrasser des “béquilles” auxquelles elle s’est habituée afin de cacher son bégaiement. Les techniques de modification de la parole (“markedly slow or rapid speech”) font d’ailleurs partie desdites béquilles selon Bryngelson. Il concède que le bégaiement volontaire lui-même est une béquille dans le sens où il permet d’empêcher le bégaiement, mais elle est positive puisqu’elle le met en avant.

A la fois élève, patient et successeur de Bryngelson, Charles Van Riper (1973) est connu pour avoir largement développé et popularisé la thérapie de modification du bégaiement. Celle-ci est constituée de quatre étapes spécifiques : l’identification de ses propres comportements de bégaiement, la désensibilisation, la modification du bégaiement et le maintien grâce à l’auto-contrôle (Kohmäscher et al., 2023). Ses trois techniques associées à la phase de modification (le pull-out, les preparatory sets et les cancellations) ont longtemps été considérées comme le gold standard de la rééducation du bégaiement, notamment dans la culture orthophonique anglo-saxonne.

A partir des années 1950, Joseph Sheehan, psychologue clinicien et lui-même personne qui bégaieet élève de Van Riper, fonde la Psychology Speech Clinic au sein de l’Université de Californie en 1949 et développe la notion d’acceptation comme centrale dans la prise en soins du bégaiement.

 

Parce que le bégaiement peut être entretenu dans ce cercle vicieux, de nombreux adultes pourraient s’aider à parler avec beaucoup moins de difficulté s’ils acceptaient leur bégaiement, restaient ouverts à ce sujet et faisaient ce qu’ils pouvaient pour diminuer leur aversion pour celui-ci.

 

Sheehan, 1972

C’est lui qui introduit la désormais célèbre métaphore de l’iceberg, qui permet de donner à voir la proportion des aspects cachés du bégaiement par rapport aux aspects visibles et audibles. L’acceptation du bégaiement est alors envisagée comme un levier puissant et paradoxal : plus on accepte son bégaiement, moins la lutte est présente et plus le bégaiement diminue. Au contraire, le fait de vouloir combattre son bégaiement, le faire disparaître, augmente la lutte et l’intensité des blocages, à l’image de sables mouvants dans lesquels on s’enfonce à mesure qu’on se débat pour en sortir. Ces principes sont au cœur de la TREB (Thérapie de Réduction des Évitements dans le Bégaiement) développée notamment par Vivian Sisskin aux Etats-Unis et présentée en France par Marianne Baille-Barrelle.

Pour Sheehan, l’acceptation du bégaiement ouvre une voie vers davantage de liberté et d’agentivité, par opposition à un bégaiement subi : “You do have a choice as to how you stutter” (Vous pouvez choisir la façon dont vous bégayez), écrit-il ainsi (Advice to Those Who Stutter,1998).

Parallèlement, à partir des années 1970, la notion d’acceptation passe au second plan avec l’essor des thérapies de fluency shaping. Parmi les plus connus, le programme Camperdown a été développé dans les années 1990.

A partir des années 2000, la 3ème génération des thérapies cognitivo-comportementales met à l’honneur l’acceptation envisagée ici comme un processus thérapeutique. La thérapie est alors centrée sur les valeurs, et l’acceptation correspond à l’accueil de ce qui est. La recherche concernant les approches intégratives combinant un travail de la fluence avec de la thérapie ACT (programme fACTS) montre de premiers éléments prometteurs chez l’adulte. Les résultats d’une étude de faisabilité menée auprès de 29 adultes qui bégaient a notamment mis en évidence une amélioration des paramètres psychosociaux (Hart et al., 2024).

De 2020 à nos jours, les courants d’affirmation du bégaiement (tels que portés par le chercheur et PQB Christopher Constantino ou encore le modèle CARE développé par le Dr Courtney Byrd) s’inscrivent dans une mise en valeur de la neurodiversité, un décentrement du modèle médical et la construction d’une identité positive du bégaiement. Ils critiquent par ailleurs les concepts d’acceptation tels que définis dans les thérapies utilisées jusqu’alors. Ceux-ci sont dans cette perspective considérés comme visant (directement ou indirectement) des changements en faveur d’une parole fluide.

Certaines approches peuvent continuer à se concentrer sur l’acceptation du bégaiement tout en proposant simultanément des commentaires et des stratégies qui déplacent l’attention vers le changement du bégaiement et—implicitement ou explicitement, intentionnellement ou non—perpétuant une préférence pour la parole fluide.

 

Byrd et al., 2024

Qu’en est-il de l’acceptation chez l’enfant ?

 

Face à ces concepts, se pose aujourd’hui la question de l’acceptation du bégaiement chez l’enfant. Pour certains, il s’agit de la seule voie possible dans un respect de la neurodiversité. Pour d’autres, l’acceptation s’inscrit dans un principe de réduction des affects négatifs et constitue un levier de réduction du bégaiement : c’est le principe des programmes allemands KIDS et Mini-KIDS, dont le nom même souligne la place centrale du bégaiement (“Kinder dürfen stottern”, “Les enfants ont le droit de bégayer”). Fondés sur les principes de Van Riper, ces programmes font notamment la part belle au bégaiement volontaire. Pour d’autres enfin, l’objectif de l’intervention précoce doit rester de donner toutes les chances à l’enfant d’accéder à une vie sans bégaiement (l’impact réel de l’intervention précoce comparativement à la récupération spontanée faisant toutefois débat dans la communauté scientifique (NIDCD, 2023)). Dans son intervention au Colloque de l’Association Parole Bégaiement de 2025, Mark Onslow, directeur de l’Australian Stuttering Centre de l’Université de Sydney réaffirme l’importance d’adhérer à un modèle médical (c’est-à-dire un modèle qui, historiquement, considère le bégaiement comme une “maladie” nécessitant un traitement) en ce qui concerne le bégaiement de l’enfant.

Un article récent regroupant l’avis d’experts du domaine (orthophonistes spécialisés dans la prise en soins du bégaiement et présentant eux-mêmes un bégaiement) ayant par ailleurs bénéficié de rééducation du bégaiement dans l’enfance, l’adolescence puis à l’âge adulte met en évidence des expériences similaires. Les objectifs thérapeutiques centrés sur la fluence sont considérés comme ayant eu des effets adverses pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs patients ultérieurs. Bien que ces auteurs présentent des opinions divergentes sur la place des techniques de modification du bégaiement ou des techniques motrices au sein des prises en soin, ils se rejoignent sur l’idée que les indicateurs de succès thérapeutique dépassent nécessairement ces aspects de fluence. Par-delà toute notion de fluidité, ce sont les habiletés permettant une communication efficace qui font l’unanimité. (Irani et al., 2025)

Les résultats d’une étude exploratoire montrent par ailleurs un lien significatif entre l’auto-acceptation du bégaiement et l’estime de soi, la discrimination perçue et les résultats perçus de la thérapie (De Nardo et al., 2016).

 

Quel impact sur le positionnement thérapeutique orthophonique actuel ?

 

L’évolution des thérapies et des notions d’acceptation a un impact direct sur le positionnement thérapeutique vis-à-vis du bégaiement chez les orthophonistes. La diminution du critère de fluidité comme une réussite de la thérapie permet un meilleur accueil et un meilleur accompagnement lorsque les patients ou leurs parents émettent une plainte (ex :  “ça ne va pas, il bégaie vraiment beaucoup en ce moment !”)

Pourquoi ?

La connaissance du concept de micro-agressions, que l’orthophoniste peut faire sans le vouloir par une transmission de messages contradictoires (ex : dire “tu as le droit de bégayer” et énoncer parallèlement “tu es trop dans la lutte”), sont des concepts récents (Grossman & O’Malia, 2020 ; Reeves, 2021) qui prennent également sens dans la mouvance du mouvement de la neurodiversité. L’orthophoniste peut alors se questionner et évoluer sur son propre positionnement vis-à-vis du bégaiement : quelles sont mes représentations sur le bégaiement ? Quel est mon ressenti face à une personne qui bégaie ? D’où cela me vient-il ?

Parallèlement, l’acceptation de la part des orthophonistes du bégaiement comme un autre trouble neurodéveloppemental que les suivis orthophoniques ne cherchent pas à “guérir” (ex : “dyslexie”, “trouble du spectre de l’autisme”) diminue l’occurrence de certains écueils qui peuvent prendre les formes :

  • Du côté du patient ou de ses parents : “mon patient n’applique pas ce qui a été établi en séance”, “il ne transfère pas”, “il est attaché à son bégaiement”, “la famille n’est pas assez impliquée, elle ne met rien en place”.
  • Du côté de l’orthophoniste : “je suis incompétente”, “j’ai été mal formée”, “cette thérapie ne fonctionne pas”.

Le focus peut alors s’élargir par l’intégration d’un questionnement plus large, face à une société qui stigmatise et des personnes concernées qui intègrent ces stigmates. Ainsi, les expériences quotidiennes vécues (pression temporelle ressentie, douleur physique liée à la tension, moqueries, mythes persistants sur le bégaiement) peuvent limiter l’acceptation linéaire de ce bégaiement qui peut également se vivre comme une particularité dans sa parole. Il est aussi possible que ce cheminement vers l’acceptation ne soit pas nécessaire (ni souhaitable ?). Pour certaines personnes, la présence ou non d’un bégaiement est factuelle et non identitaire. Le 51ème épisode du podcast Je je je suis un podcast, dont le titre “Accepter de ne pas accepter” est éloquent, traite avec sensibilité de ce thème. ( “La seule chose que je peux accepter, c’est que je n’accepterai jamais mon bégaiement.”) (Lamoureux & Labonté, 2024).

 

 

Delphine Darque et Marie Parolini

 

 

 

Références :

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